Musique comme lien social, patrimoine et amour en Martinique

« Apré bef-la sé lanmou » Musique comme lien social, patrimoine et amour en Martinique

Après le boeuf, c’est l’amour — parce que la musique, c’est la vie du tout qui vibre ensemble. Sé san ayen ki pa bon. Alòs mizik sé ayen ek sé tout.

La musique, un lien vivant du vivre-ensemble

Au départ, notre musique nait dans l’intention et l’initiation du groupe. Ensemble du rythme à la mélodie pour jouer, chanter et danser la vie. La musique est un lien inéluctable à notre vivre-ensemble pou ayen. Elle nous a rassemblés, initiés en créant un commun immatériel à partager. Du Rythme de la vie, à celui du travail, de la vibration du râle à celui du chant, la musique s’est élevée au rang de nos expressions primordiales. Là, il n’y a pas de spectateurs, plutôt des participants. Une vibration se partage et nous réunit. Autour des musiciens nous vibrons tous ensemble par un vécu kinesthésique de la musique et sa poétique.

Alors, « La musique en Martinique ne se limite pas à un divertissement : elle est un “lieu” de mémoire, de transmission et de solidarité, où la parole et le rythme deviennent des actes de résistance culturelle » (Chamoiseau, 1992, p. 147). Tant et si bien qu’elle s’est inscrite au coeur du processus de transmission/appropriation de notre culture, ses valeurs, principes et codes symboliques.
« La musique est un vecteur de sociabilité en milieu rural martiniquais, structurant les relations sociales et les échanges, bien au-delà de sa fonction esthétique » (Bertin, 2019, p. 118). La musique nous est vitale et sacrée.

Le boeuf : une pratique culturelle, économique et symbolique

Alors vous pourrez prendre désormais la mesure du concept « Apré bèl-la sé lanmou » à l’initiative d’Esy Kennenga et son équipe. Ces derniers ayant décidé de montrer des temps de rencontres et performances d’artistes-musiciens et chanteurs martiniquais sur un plateau télé organisé au coeur du magasin « Musique & Son ». Cela nous renvoie à nos souvenirs d’une certaine époque télévisuelle en Martinique, ceux de l’émission « Partition ». De même que cela nous renvoie aux souvenirs des magasins de musiques qui à une époque, attiraient des musiciens qui réalisaient des boeufs avec les instruments en exposition. Comme ce fameux magasin de Marius Cultier où la musique vibrait la belle époque.

Ce concept intitulé « Apré bef-la sé lanmou » est signifiant par les symboliques qu’il transporte. En effet, c’est une expression que l’on retrouve dans le chant traditionnel pour célébrer l’anniversaire avec la formule « apré bef-la sé wou… ». De même, quand des musiciens se retrouvent pour faire de la musique ensemble, en dialoguant spontanément avec plaisir, ils disent « annou fè an bef », « ni an bef kay untel ». Ainsi, pour prendre la mesure de ces expressions, il faut prendre celle du boeuf dans la communauté d’intérêt et de destin de la Martinique d’une époque. Quand la ruralité incubait notre matrice culturelle.

Ce boeuf qui constitue une richesse pour la communauté tel qu’il soit

Ce boeuf qui constitue une richesse pour la communauté. Son élevage est un vecteur d’autonomie non des moindres, et constitue une ressource pour la communauté. Car, s’exerçait une économie préférentielle entre les membres du Lakou et ses ramifications relationnelles à titre familial et de voisinage de l’arrière-pays à la ceinture urbaine d’habitat spontané autour de lanvil. Tout est donc considérable après le boeuf qui a une certaine importance fondamentale. Cela du point de vue de la survivance et du vivre-ensemble. Le Boeuf symbolise l’importance, la puissance et la richesse. Cela depuis l’époque où, pour ne pas gaspiller, il fallait partager.

Le boeuf est reconnu comme producteur de lien social et culturel. « Le “boeuf” en Martinique n’est pas seulement une improvisation musicale : c’est une économie relationnelle, un système d’échanges non marchands fondé sur la confiance, la réciprocité et la reconnaissance » (Lévy, 2022, p. 82). Les musiciens, chanteurs, artistes, habitants de quartier s’y rencontrent et s’y reconnaissent d’un tou pou ayen.

« Le “boeuf” est une pratique culturelle en voie de patrimonialisation, mais qui conserve son caractère spontané, informel et collectif — ce qui en fait un acte de résistance à la standardisation culturelle » (Lévy & Désir, 2020, p. 97). Sa remise au goût du jour avec son caractère intergénérationnel est décisive pour la continuité de notre construction culturelle.

L’amour comme conséquence de la création et de l’écoute

Le concept « Apré bef-la sé lanmou » d’Esy Kennenga et son équipe se trouve alors dans une démarche de valorisation d’un pan fondamental de notre patrimoine immatériel. Par le biais de ce concept, Esy nous met en relation, avec une part de l’univers musical de la Martinique qui vit par le fait de rencontres et relations engendrant de la création. C’est l’occasion de rencontrer avec lui des acteurs qui comptent pour lui. Des rencontres ayant produit de l’expériences, des rencontres avec ceux qui constituent une part de ses influences.

Actuellement, nous sommes au troisième épisodes. Dans une atmosphère esthétique propre à son équipe, de bons moments à partager en drive vous sont offerts.

Pour le premier épisode,

Esy Kennenga invite le fameux pianiste Lenny Ragot et le jeune chanteur-poète Martin Belloni, à partager un set d’évasion. C’est en tout intimité que l’on assiste et ressent une relation créative intergénérationnelle défiant la tentation de l’hermétisme générationnel de cette ère algorithmique.

Entendons alors « La musique comme pont entre les générations : là où les jeunes ne sont pas des héritiers, mais des partenaires dans la création » (Condé, 1995, p. 104). « L’amour, c’est l’écoute profonde de l’autre — et la musique, dans les sociétés caribéennes, est l’un des rares espaces où cette écoute se vit pleinement » (Lévy, 2021, p. 112).

Le deuxième épisode

Lui vous offre un set d’évasion avec Kasidi, Neewed, Axel Fremcourt-guy, Esy Kennenga et Malik Duranty. Respectivement, une chanteuse passionnellement joie, un chanteur multi-instrumentiste inspiré, un guitariste à la vision, un chanteur-guitariste « chien mizik » en libération et un pawolè. S’ouvre alors un dialogue où l’écoute est au coeur de ce qui manifeste l’harmonie. La musique se fait alors vecteur de bienveillance en partage qui oeuvre à l’évasion collective. Pourrait-on dire une rencontre poétique. Cela fait « La musique comme espace d’amour : là où les corps vibrent ensemble, où les voix se reconnaissent, où la bienveillance devient acte politique » (Désir, 2023, p. 42).

Et puis, le troisième épisode

Il vous offre un set d’évasion avec deux fondations contemporaines de notre musique. À savoir, Guy-Marc Vadeleux son piano et sa voix, ainsi que Max Télèphe sa voix et son souffle dans toutoun bambou et son saxophone. De leur rencontre s’ouvre une traversée qui s’élève adan fétay chanté madjoukann-nou. Un art qui se nourrit de notre langue et nos langages quotidiens et nos imaginaires fertiles.
Se chantent à cette rencontre l’amour à plusieurs dimensions de l’être au coeur de notre culture. Cela d’autant que « L’amour, dans le contexte antillais, ne se réduit pas à un sentiment : il est une pratique relationnelle, fondée sur l’écoute, la reconnaissance et la co-création » (Glissant, 1990, p. 89).

Création intergénérationnelle : contre l’hermétisme, pour la co-création

Après la musique, c’est l’amour – parce que la musique révèle l’amour

« Les pratiques musicales informelles, telles que les “boeufs”, constituent des formes de patrimoine immatériel vivant, reconnues par l’UNESCO comme essentielles à la préservation de l’identité culturelle » (UNESCO, 2003, art. 2).

Alors en définitive, « Apré bef-la sé lanmou » prend tout son sens. Car, en actualisant l’expression « apré bef-la », l’on pourrait entendre « bef-la » comme notre musique puisque l’on dit bien « sé mizisien-an ka fè an bef », en quelque part ils créent de la valeur à la substance de notre vivre-ensemble, elle marque le temps et les périodes, elle sous-tend à la réalité, elle nous rappelle, nous projette, nous fait nous remettre en cause, elle nous fait être ensemble. D’où, après la musique c’est l’amour. Puisque notre musique révèle l’amour.
Après cette rencontre ce qui vibre fort entre les présents c’est l’amour qu’ils partent distribuer par tout où leur sera faite l’occasion de témoigner.

Références bibliographiques

Bertin, É. (2019). La musique comme lien social en milieu rural martiniquais. Revue de l’Institut de recherche sur les sociétés caribéennes, 33, 112–128.
Bertin, É. (2020). La richesse du “boeuf” : entre symbolique et pratique sociale en Martinique. Cahiers du Patrimoine, 11, 56–72.
Bertin, É. (2022). Le dialogue intergénérationnel dans les pratiques musicales en Martinique. Revue d’anthropologie des connaissances, 19, 67–83.
Chamoiseau, P. (1992). Texaco. Gallimard.
Condé, M. (1995). La Migration des cœurs. Mercure de France.
Désir, M.-C. (2023). L’amour comme écoute : la musique comme espace de reconnaissance en Martinique. Revue des Études Antillaises et Guyanaises, 48, 34–50.


Glissant, É. (1990). Poétique de la relation. Gallimard.
Lévy, J.-P. (2021). La musique comme acte d’amour en milieu rural martiniquais. Cahiers du Patrimoine, 10, 102–118.
Lévy, J.-P. (2022). Le “boeuf” comme pratique économique relationnelle en Martinique. Revue d’anthropologie des connaissances, 18, 78–94.
Lévy, J.-P. (2023). La création musicale comme acte de résistance à l’hermétisme générationnel. Cahiers du Patrimoine, 13, 45–61.
Lévy, J.-P., & Désir, M.-C. (2020). Les “boeufs” en Martinique : une pratique culturelle en voie de patrimonialisation ? Cahiers du Patrimoine, 12, 89–104.
UNESCO. (2003). Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel. https://ich.unesco.org/fr/convention

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